Darren Aronofsky, après son sublime Requiem for a Dream (sorti en 2000) où il a
exploré les angoisses de toxicomanes de Brooklyn, offre en 2008 un Wrestler sous les traits de Mickey Rourke, catcheur vieillissant voyant sa vie lui filer entre les doigts.
En 2011, Aronofsky revient avec son très attendu Black Swan, se plongeant dans le monde élégant,
noble et impitoyable de la danse classique, un retournement total par rapport à son dernier film sur le catch, un des sports les plus bestial et primitif. Pourtant, on retrouve des similitudes
entre les deux films. Le réalisateur a même déclaré que l’héroïne de Black Swan était la version féminine et délicate du catcheur de The Wrestler. On y retrouve en effet le
thème de la passion destructrice, poussé dans Black Swan dans sa version pathologique, hystérique, possédée.
Cela faisait plus de dix ans que Aronosky travaillait sur ce script, nommé au départ The Understudy (La
Doublure). Le scénariste Mark Heyman s'est inspiré pour Black Swan du livre du même nom de André Heinz. Il y a ensuite intégré l'intrigue du Lac des
Cygnes, et donc l'apparition d'un double "maléfique", un cygne noir qui semble vouloir voler la passion et même la vie de Nina, l’héroïne.

Nina est l'une des ballerines du prestigieux New York City Ballet. Étant l'une
des meilleures danseuses de la compagnie, elle est en lice pour décrocher le rôle phare de la reprise du célèbre Lac des Cygnes, préparée par la troupe. Elle doit être capable de jouer à
la fois le cygne blanc et le cygne noir, et exprimer donc dans sa danse deux personnalités opposées, l'une pure et douce, l'autre sombre et maléfique. Dur pour
cette jeune danseuse d'oublier un instant son désir de perfection et de rigueur, et de se lâcher physiquement mais aussi mentalement, comme le voudrait son provocateur
chorégraphe Thomas. De plus, l'arrivée d'une sensuelle nouvelle recrue dans la troupe, Lily, va faire douter Nina quant à son talent, son rôle, et jusqu'à sa
sécurité. Persécutée par ses potentiels rivaux, et surtout par elle-même, elle subit peu à peu des transformations, autant au niveau mental que physique.
Dans ce thriller profond et angoissant, Nina sombre dans une passion qui pourrait bien la
détruire, se débattant entre son entourage et elle-même, entre ce qu'elle est, et ce qu'elle va indubitablement devenir, grâce ou à cause des pressions externes et de ses propres
enjeux.
Dans Black Swan, le choix des acteurs n’est pas anodin. Tout d’abord Natalie Portman. Dans une interview donnée au magazine W
(voir ici), elle nous raconte un peu l’histoire de ce film comme elle l’a vécue. Le
réalisateur lui a parlé de ce film il y a 9 ans, quand elle avait seulement 20 ans, donc c'est une vieille histoire ! A ce moment, ce n’était qu’un projet, pas encore de script, mais Natalie
a tout de suite été emportée par cette histoire et a donc demandé, à chaque fois que l’occasion se présentait, à Aronofsky si le projet avançait.
Jusqu’en 2008, où enfin elle reçoit le script. Après, pourquoi elle ? Peut-être parce qu’elle a fait de la danse de 3-4 ans jusqu’à ses 12 ans et surtout parce que
Natalie nous a déjà prouvé qu’elle était une bonne actrice, Black Swan la dévoilant même comme excellente ! Mais avec ses quelques années de danse seulement, elle
ne pouvait pas faire croire à un talent, et a donc été coachée par Mary Helen Bowers durant un an, à raison de 5 heures de danse par jour, 5 jours sur 7. Dur
challenge, dure année que Natalie a bravée magnifiquement, ce qui lui a permis de nous bluffer dans le rôle d’une danseuse étoile (elle peut danser comme une
pro’ désormais, mais certaines scènes de sauts ont été dansées par une autre danseuse).


Pour le rôle de Lily, Mila Kunis peut remercier sa grande copine Natalie.
En effet, Natalie l’aurait pistonnée puis elle aurait été choisie grâce à son grand talent de danseuse. Lucky her, parce qu'avec ses rôles peu fameux avant, on ne pouvait pas savoir
qu’elle pourrait aussi bien jouer.
Vincent Cassel interprète Thomas Leroy, le ténébreux chorégraphe français qui dirige la troupe. Il choisit Nina pour le rôle
principal du ballet. Il épaule la jeune femme pour qu'elle assume (et assure) son rôle, la faisant aller toujours plus loin dans sa performance. Il participe à sa transformation en la faisant
repousser ses limites et ses tabous, aussi bien dans sa danse que dans sa vie personnelle. Cassel connaît bien le milieu de la danse grâce son père Jean-Pierre Cassel,
talentueux danseur de claquettes en plus d'être acteur et chanteur. Il a ainsi pu danser aux côtés de Natalie Portman et Mila Kunis, après avoir étudié le
travail et la vie de grands chorégraphes dont notamment Benjamin Millepied, chorégraphe du film (qui a eu le coup de foudre sur le tournage avec Natalie Portman, ils attendent un
bébé pour fin 2011 !).
Enfin, Barbara Hershey qui joue le rôle de la mère de Nina, est parfaite dans son rôle de femme qui n’a pas réussi et possède la vie qu’elle voulait à travers sa
fille car… c’est le cas, plus très jeune, Barbara Hershey ne compte pas parmi les très grandes actrices, et ce rôle dans Black Swan lui permet d’être encore
révélée.

Le Lac des Cygnes, Lebedinoje osero en Russe, raconte l'histoire du prince
Siegfried et d'Odette. Le prince doit choisir une épouse lors de son anniversaire, part dans la forêt et y croise une envolée de cygnes. Odette apparaît, elle
lui apprend qu'elle subit un sort d'un grand sorcier : le jour, elle est sous la forme d'un cygne, et la nuit sous sa forme humaine. Le prince tombe fou amoureux d'elle, lui
avoue son amour et compte l'épouser à la cour dès le lendemain. Mais le grand sorcier trompe le prince en envoyant à la place d’Odette sa fille Odile, qui lui ressemble à s’y
méprendre. Le prince déclare donc l'épouser et Odette assistant à cette scène, se suicide.
Le réalisateur aurait donc fait une mise en abîme du Lac des Cygnes dans son film, et quand on compare cette histoire au scénario, c'est plutôt bien joué ! Odette,
soit Nina, et Siegfried, soit Thomas, tombent amoureux. Le retour à la forme humaine pour Odette correspond à devenir une grande danseuse étoile
pour Nina. Nina incarne Odile et Odette, ressemblance physique et homonyme, les deux opposés en une seule personne. Ou bien Odile est-elle Lily
(Mila Kunis) ? Telle est l'intrigue, l'intrigue du Lac des Cygnes aussi : qui est qui ?
Pour les fans de danse… foncez ! J’ai déjà vu le ballet du Lac des Cygnes
dansé par une compagnie russe, c’est sublime, et Aronofsky nous le montre bien. On suit les mouvements des danseurs, ce qu’on
ne peut pas vraiment faire en vrai, et c’est jouissif ! Merveilleux ! On danse avec eux, on profite de leurs étoiles. Rien que pour la danse, Black
Swan vaut le coup d’être vu.
Pour ce film, Darren Aronofsky retrouve son compositeur de toujours, le talentueux Clint Mansell.
« Ce fut un immense privilège de travailler avec cette musique absolument fantastique de Tchaïkovski. J’ai le plus profond respect pour elle,
mais j’avais aussi le sentiment de ne devoir me fixer aucune limite.» déclare-t-il. Celui-ci reprend la célèbre musique de
Tchaïkovski pour Le Lac des Cygnes, et ajoute à cette partition originale des notes sombres, angoissantes, envoûtantes. Aronofsky déclarera à propos de ce travail
difficile d'adaptation « Je crois que c’est la plus belle musique que Clint ait composée de sa carrière. On sent partout la présence de Tchaïkovski, mais cela semble aussi complètement
nouveau. C’est étrange, hypnotique, magnifique. »
En effet, Nina est entièrement possédée par cette musique qui la hante, la
pousse au bout de son art et de sa psychose. La musique est omniprésente, elle rythme magnifiquement le film où l'on plonge jusqu'à se perdre. Elle est sans aucun doute l'un des
éléments fort et sublime de Black Swan, poussant la folie à son apogée.
Black Swan est un film complexe qui regroupe plusieurs thèmes forts qui s'enchevêtrent, s'opposent, se défient.
Dépassant la notion de portrait d'une danseuse entraînée dans la folie par sa passion, le genre dévie peu à peu dans le fantastique, le cauchemardesque, à la
limite de l'horreur, autant dans les images que dans les idées. Aronofsky y aborde le thème du double, présent dans le scénario du Lac des Cygnes. Une
dualité qui oppose Nina, apparent cygne blanc – du moins au début, et Lily, mystérieux cygne noir. L'une prend le pas sur l'autre, des personnalités se révèlent
et prennent le dessus. Nina découvre à contre cœur son côté obscur, son propre cygne noir. La dualité s'étend jusque dans les rêves de la jeune femme (fantasmes ou réalité ?) qui se perd dans son
double maléfique et cette nouvelle personnalité qu'elle découvre tout au long de son parcours pour trouver le talent et la perfection qu'elle vise.
Elle vivra alors réellement l'histoire du Lac des Cygnes, sombrant dans une schizophrénie
horrifique, se transformant mentalement en passant du statut d'enfant au statut de femme, mais aussi physiquement en devenant un véritable cygne – noir – qui déploiera ultimement ses
ailes lors du final grandiose.
Le thème de l'émancipation, du passage de l'enfance à l'âge
adulte est donc abordé de manière réelle et métaphorique. Le rôle de la mère de Nina (au passage, niña signifie « enfant » en
espagnol), joué par Barbara Hershey est un rôle clef. Elle est à la fois une mère poule qui veut protéger sa fille du monde extérieur, et est absorbée elle aussi par cette passion de la danse,
qu'elle vit par procuration, elle qui n'a jamais réussi à percer dans ce milieu impitoyable. Elle veut le bien de Nina, mais la pousse également à se dépasser pour atteindre son but. Où poser les
limites de ce dépassement de soi, quand enfin, la mère prend conscience du mal qui ronge sa fille ? « What happened to my sweet girl ? »
entend-on résonner dès la bande-annonce, « She's gone ! » réplique crûment sa fille, qui a
définitivement basculé dans le monde des adultes, laissant derrière elle son tutu blanc pour s'envoler dans un tourbillon de plumes noires.
Cette évolution passe aussi par la sexualité. Nina va passer du statut de petite fille, à celui
d'être sexué. Les régimes, les contraintes physiques extrêmes, la douleur de l'effort physique permanent la rendent prisonnière d'un corps d'enfant – vierge de
tout écart, qui petit à petit va se libérer. Les éruptions cutanées dont elle souffre révèlent petit à petit des plumes – noires bien sûr, jusqu'à la transformation finale qui va porter Nina au
bout de son art, de sa passion, au bout de sa folie.


Tiraillée entre ses deux facettes, ses deux personnalités, elle oscille entre ces deux mondes. La peur de grandir
et d'évoluer est accentuée par le rôle de Winona Ryder qui joue Beth, une ex-danseuse étoile maintenant délaissée, qui a sacrifié son corps et son esprit pour au
final tomber dans l'oubli, sort qui menace inéluctablement Nina, peu à peu consciente qu'il est impossible pour elle d'échapper à ce destin.
L'angoisse, le vide, la passion belle et destructrice est portée à incandescence par le
réalisateur Darren Aronofsky, qui filme les danseurs en mouvement entièrement avec une caméra à l'épaule, pour épouser leurs gestes et rendre la réalité de leur art plus frappante et
envoûtante.
Au final, un film beau, envoûtant, stressant et
dérangeant, magnifiquement horrible, à voir absolument ! Natalie Portman a d'ailleurs reçu (et c'est
amplement mérité) l'Oscar de la meilleure actrice et le film a été nommé dans de nombreuses catégories (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleure photographie, meilleur
montage).
Voir la bande-annonce
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